Friday, 10 February 2017

Les Origines du totalitarisme. Une lecture commentée de la « Préface à la 1ère édition » (1951)


 Les Origines du totalitarisme. Une lecture commentée de la « Préface à la 1ère édition » (1951)



The subterranean stream of Western history has finally come to the surface and usurped the dignity of our tradition. This is the reality in which we live.
Hannah Arendt, 1950



 

  Les notes qui suivent constituent une lecture commentée d’un texte peu connu en langue française d’Hannah Arendt : la « Préface à la 1ère édition » de son livre Les Origines du totalitarisme, publié en 1951.
  Il s’agit d’un texte court et puissant, de deux pages et demie, qui se prête bien à une analyse fouillée.
  Je renvoie d’abord le lecteur à deux notes pour comprendre les problèmes d’édition, assez complexes, du livre Les Origines du totalitarisme (abrégé en O.T. dans la suite du texte) et de la « Préface » de 1951. Le texte fait ensuite l’objet d’un commentaire intégral, je l’ai découpé en sections et sous-sections correspondant à un plan de lecture possible des 11 paragraphes de la « Préface ». Je termine ces notes par quelques réflexions plus générales sur le style de pensée d’Hannah Arendt.


Situation de Origines du totalitarisme

1.     Sur les problèmes d’édition des Origines du totalitarisme

  Il s’agit de donner une idée des difficultés d’édition et de construction du livre. Je renvoie à deux sources principales pour approfondir ces questions : la biographie d’Elisabeth Young-Bruehl et quelques textes de Pierre Bouretz consacrés à Hannah Arendt.[1] Une étude poussée de la généalogie des Origines du totalitarisme est un sujet de recherche compliqué qui justifierait l’élaboration complète d’une thèse.[2] Les premières ébauches du livre datent de 1944 ; il y a eu ensuite cinq éditions du livre en anglais (1951, 1958, 1966, 1968, 1973), et cinq autres en allemand (1955, 1958, 1962, 1975, 1986), ces dernières traduites par Arendt elle-même et qui présentent de plus des différences, parfois significatives, par rapport aux éditions de « référence » en anglais. Les différences les plus marquées se trouvent entre la première édition en anglais (1951), la première édition en allemand (1955) et ensuite la deuxième édition en anglais (1958). La décennie des années 1950 a été pour Arendt d’une exceptionnelle fécondité intellectuelle et a notamment impliqué la refonte partielle de son premier livre.
  Le premier grand ouvrage d’Arendt fut donc publié en 1951, simultanément en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, sous deux titres différents. Chez l’éditeur Seckert et Warburg de Londres, l’ouvrage fut publié sous le titre The Burden of our Time (Le fardeau de notre époque). Aux Etats-Unis, chez Harcourt Brace & Co, sous le titre que nous lui connaissons : Origins of Totalitarianism. Je n’ai pas trouvé dans ces sources mentionnées d’indications claires de l’hypothèse selon laquelle le titre The Burden of our Time aurait été proposé par Arendt ou par son éditeur anglais. Nous savons par contre à travers la biographie d’Elisabeth Young-Bruehl, qu’Arendt avait songé au début de l’élaboration du livre à des titres aussi divers que : Les éléments de la honte : l’antisémitisme, le racisme, l’impérialisme, Les Trois piliers de l’enfer ou plus simplement Une Histoire du totalitarisme. Nous verrons dans l’analyse de la « Préface » que le choix The Burden of our Time n’était pas arbitraire, il dit même d’une manière assez juste quelle était l’intention de l’ouvrage.
  Quoi qu’il en soit, c’est Origins of totalitarianism qui s’est imposé par l’édition américaine et ce fait a probablement contribué à augmenter la publicité et la renommée de l’ouvrage d’Arendt, mais en dépit d’un contresens qui se maintient jusqu’à nos jours pour ceux qui s’en tiennent à des compte-rendu superficiels. Car, il faut le dire clairement, ce livre n’est pas une étude des causes historiques du totalitarisme (ou des totalitarismes nazi et stalinien), il n’est pas non plus une étude des origines du phénomène dans un sens naturaliste mais, comme le dit Arendt une tentative d’en identifier des éléments. Citons Elisabeth Young-Bruehl : « Mais même ce titre, Les origines du totalitarisme, n’était pas entièrement satisfaisant dans la mesure où il ne représentait pas une étude génétique à la manière, par exemple, de L’origine des espèces de Darwin. Hannah Arendt aurait voulu, mais elle ne le trouva pas, un titre qui reflétait la méthode du livre, (n.s.) méthode très nettement différente de l’historiographie traditionnelle. » [3] Plus loin, l’auteur rapporte l’extrait d’une correspondance d’Arendt avec Marie Underwood, de la maison d’édition Houghton Mifflin, du 24 septembre 1946 : « Je me garde bien d’écrire un livre d’histoire au sens propre, parce que je crois que cette continuité n’est justifiée que si l’auteur veut préserver son objet ou le transmettre à la mémoire et aux soins des futures générations. Le récit historique est, en ce sens, toujours une justification suprême de ce qui s’est passé. »[4] La clarification de ce contresens qui continue à peser sur la réception du livre, auprès d’une critique que je qualifierais « d’école positiviste », constitue un enjeu fondamental de la compréhension de l’intention proprement conceptuelle qui anime Arendt et qui a trait à sa méthode de travail. Ce sont d’ailleurs des reproches qui sont adressés en général à toute son œuvre.
. Arendt utilise la métaphore de la cristallisation pour expliquer la manière dont les éléments du totalitarisme convergent pour créer soudainement une nouvelle réalité : par exemple, cet extrait parmi une dizaine : « Comme tous ces courants souterrains ne surgirent au grand jour qu’à l’occasion de la catastrophe finale qui les cristallisa, on a eu tendance à assimiler le totalitarisme à ses éléments constitutifs et à ses origines ».[5]
  Une petite différence entre la première (1951) et la deuxième édition (1958) de l’ouvrage mérite l’attention (pour les différences plus importantes concernant le plan du livre et son organisation, voir les études détaillées mentionnées en note).
  Sans qu’on puisse l’expliquer, la page des remerciements a disparu. Elle contient pourtant des informations utiles pour tenter de reconstruire l’histoire du livre. Arendt écrit : « Scattered passages of this book have appeared in the pages of the following magazines : Commentary, Contemporary Jewish Record, Jewish Frontier, Jewish Social Studies, Modern Review, Partisan Review, Review of Politics, Sewanee Review. Two chapters, the fourth and the sixth, first printed in Essays on Antisemitism (New York, 1946) and the Review of Politics (January, 1944) have been revised. » [6] En outre, le remerciement adressé à celui sans lequel le livre n’aurait pas pu être écrit (This book could hardly have been written withot the unpublished political philosophy of the person to whom it is dedicated), ne pourrait pas être compris sans la dédicace du livre à Heinrich Blücher, le second mari d’Hannah Arendt. Jaspers le comparait à Socrate, le maître de Platon, ou à Ammonius Saccas, le maître de Plotin, deux philosophes qui n’ont pas laissé d’œuvre écrite.


2.     Sur la « Préface » de la 1ère édition

  Cette « Préface » rédigée par Hannah Arendt pendant l’été 1950 figure uniquement dans les éditions en langue anglaise de Origins. Elle n’a jamais été reprise en livre dans les traductions françaises. Elle ne figure pas dans les premières traductions d’O.T., qui fut découpé comme on le sait en trois parties, traduites et publiées dans le désordre chez trois éditeurs ; elle ne se trouve pas non plus dans la refonte en un gros volume pour la collection Quarto chez Gallimard en 2002, c’est-à-dire dans l’édition de Pierre Bouretz, avec la traduction révisée par Hélène Frappat, édition qui constitue à ce jour la référence dans notre langue. Voir en note le résumé des péripéties de l’édition française. [7]
  Pierre Bouretz explique son choix : « Rassemblant les trois parties des Origines du totalitarisme autrefois traduites en ordre dispersé, ce volume respecte bien entendu l’ultime volonté d’Hannah Arendt concernant leur agencement. Mais il fait un choix, cette fois conforme à l’édition américaine d’aujourd’hui : offrir au début du livre et dans l’ordre chronologique les différentes préfaces rédigées par Arendt, dont l’une était restée inédite en français (celle de « L’Impérialisme »). Il propose enfin ce qui n’apparaît dans aucune autre édition : les deux textes qu’Arendt avait souhaité voir terminer le livre en 1951, puis en 1958, avant de les faire successivement disparaître : les « Remarques en guise de conclusion » et les « Réflexions sur la révolution hongroise ».[8] »
  L’intention de Pierre Bouretz est louable, pourtant la « Préface à la 1ère édition » après avoir été retirée lors de la deuxième édition, figure bel et bien dans la dernière édition américaine supervisée par Arendt (en 1973), celle sur laquelle Bouretz s’appuie selon ses propres dires. L’omission de ce texte majeur qui sert moins d’Introduction raisonnée à l’œuvre que de texte de combat, exprimant une revendication forte, texte marqué par les angoisses de son temps, est d’autant moins compréhensible dans le chef de Pierre Bouretz, qu’il nous aide à comprendre quelle était l’intention proprement politique qui animait Hannah Arendt lorsqu’elle s’occupait des dernières révisions de son ouvrage, ainsi que nous allons le constater dans la suite de cette note. O.T. est un livre de théorie politique, avant toute chose, c’est même en forçant le trait un ouvrage écrit avec une intention polémique, j’oserais presque dire un « pamphlet » qui cherche à provoquer un choc dans l’esprit du lecteur, qui se préoccupe moins de validation scientifique que d’efficacité. Pierre Bouretz intitule sa longue étude qui sert d’introduction au volume Quarto : « Hannah Arendt entre passions et raison ». La « Préface » est du côté de la passion. L’ignorer contribue à entretenir les contresens qui alimentent encore aujourd’hui la réception de son œuvre.
  Il faut également relever que cette « Préface » de la 1ère édition du livre est absente de la traduction en allemand, faite par Arendt elle-même, publiée en 1955 sous le titre : Elemente und Ursprünge totaler Herrschaft, édition qui mériterait à bien des égards une lecture comparative critique avec l’édition américaine.[9]
  J’ignore l’état des traductions du livre dans d’autres langues, mais je peux raisonnablement penser que si les traducteurs se sont basés sur les précédents français ou allemands, ils n’ont probablement pas repris la « Préface » de l’édition originale dans leurs éditions.
  Quoi qu’il en soit, le fait qu’Hannah Arendt n’ait pas choisi de traduire la « Préface » de 1951 dans sa propre traduction et adaptation de son livre vers l’allemand, sa langue maternelle, fournit une indication, indirecte mais significative, du fait que ce texte posait « problème » ou ne méritait plus d’être considéré comme suffisamment « actuel » par l’auteur lui-même, du moins dans la décennie des années 1950 qui vit la parution de la première édition en allemand (1955) et de la deuxième édition américaine (1958). C’est une raison de plus pour nous y intéresser, d’autant plus que cette période de la vie intellectuelle d’Arendt est en effet la plus intense, la plus riche, celle qui verra se nouer toute la complexité mais aussi les contradictions et les limites sur lesquelles l’ensemble de son œuvre s’est développée. Je compte développer cette thèse sur l’importance historique de la période 1950 à 1963 (une décennie élargie) lors de la reprise finale des grands thèmes arendtiens, « l’auto-explication » de l’œuvre qui vient à la fin de sa vie avec le projet, inachevé, de La vie de l’esprit.
  Si la « Préface » de 1950 n’a jamais figuré dans une des éditions de la traduction française du livre d’Arendt, elle n’en a pas moins été traduite et publiée en revue par Michèle-Irène Brudny pour le mensuel du Magazine Littéraire en juin 2002.[10]
  Il y a quelque ironie à constater que cet article fut publié au moment où paraissait chez Gallimard l’édition de Pierre Bouretz. J’ignore si cela relève d’un arrangement personnel ou d’une mise en concurrence entre les deux spécialistes. Je cite toutefois le début de l’introduction de Pierre Bouretz : « Rien n’est fait pour faciliter l’entrée dans Les Origines du Totalitarisme. Après plusieurs hésitations, Hannah Arendt ne s’est pas résolue à proposer une introduction générale. » [11] (n.s.).
  L’auteur n’explique pas en quoi consistent ces hésitations. Il ne nous permet pas de conclure si la « Préface » constitue une tentative avortée d’introduction générale ou pas. Je pense que l’énoncé de Pierre Bouretz n’est pas exact.
  La lecture commentée de ce texte à laquelle je me suis livré dans le corps principal de cette publication (« Commentaire intégral »), a eu justement pour but de restituer toute la densité de cette « Préface » d’une sombre beauté et de nous placer dans la perspective qui était celle d’Arendt au tournant des années 1950.


Le texte

Weder dem Vergangenen anheimfallen noch
dem Zukünftigen. Es kommt darauf an, ganz
gegenwärtig zu sein.

(1)  Deux guerres mondiales en l'espace d'une génération, séparées par
une chaîne ininterrompue de guerres locales et de révolutions, qui
n'ont été suivies d'aucun traité de paix pour le vaincu, d'aucun répit
pour le vainqueur ; nous nous attendons, en conséquence, à une
Troisième Guerre mondiale entre les deux grandes puissances qui
subsistent. Ce temps de l'attente ressemble au calme qui s'installe
lorsque tout espoir a disparu. Nous n'espérons plus la restauration
ultime de l'ancien ordre des choses, avec toutes les traditions qui lui
sont attachées, ni la recomposition des masses de cinq continents,
jetées dans le chaos produit par la violence des guerres et des
révolutions, ainsi que par la destruction graduelle de tout ce qui a été
jusque-là épargné. Nous assistons, dans les situations les plus
diverses et les contextes les plus hétérogènes, à l'amplification des
mêmes phénomènes : la perte du foyer à une échelle sans précédent,
le déracinement à un degré sans précédent.

(2)  Jamais notre avenir n'a été aussi impossible à prédire, jamais notre
sort n'a autant tenu à des forces politiques dont nous ne pouvons
escompter qu'elles suivent les règles du sens commun ni de l'intérêt
particulier, ces forces qui, à l'aune des siècles antérieurs, semblent
pure folie. Tout se passe comme si l'humanité s'était scindée en deux
groupes : ceux qui croient en la toute-puissance humaine qui pensent
que tout est possible dès lors qu'on sait organiser les masses en ce
sens et ceux pour qui l'impuissance est devenue l'expérience
primordiale de leur vie.

(3) Sur le plan de la vision historique et de la pensée politique, une sorte
de consensus mal défini semble prévaloir : l'organisation
fondamentale de toute civilisation a atteint le point de rupture. Même
si ce socle paraît mieux préservé dans certaines parties du monde
que dans d'autres, nulle part il n'offre d'orientation pour les possibles
du siècle ni de réaction appropriée à ses horreurs. L'espérance
désespérée ou la crainte sans espoir paraissent souvent plus proches
de la nature profonde de tels événements qu'un jugement mesuré ou
une perspicacité prudente. Les événements décisifs de notre époque
sont oubliés avec autant d'efficace par ceux qui sont voués à croire en
une inéluctable fin des temps que par ceux qui s'abandonnent à un
optimisme téméraire.

(4) Ce livre a été écrit dans une atmosphère d'optimisme débridé et de
désespoir infini. Il affirme que le progrès et la catastrophe sont
l'avers et le revers d'une même médaille, que tous deux ne sont pas
articles de foi, mais de superstition. Ce qui l'a inspiré, c'est la
conviction qu'il devrait être possible de mettre en évidence le
mécanisme caché qui a permis à tous les éléments qui constituaient,
traditionnellement, notre monde politique et spirituel de se
dissoudre en un magma composite où tout semble avoir perdu sa
valeur particulière et être devenu méconnaissable pour la
compréhension humaine, inutilisable à des fins humaines. Céder à ce
pur et simple processus de désagrégation est devenu une tentation
irrésistible, non seulement parce qu'il se pare de la grandeur
suspecte de la « nécessité historique », mais aussi parce que tout ce
qui est en dehors de lui commence à paraître dépourvu de vie, de
chair, de sens et de réalité.

(5) L'idée que tout ce qui arrive sur terre doit être accessible à la
compréhension humaine peut conduire à interpréter l'histoire à
l'aide de lieux communs. Or, comprendre n'est pas refuser ce qui
excède tout cadre, déduire de précédents ce qui est sans précédent,
ni expliquer les phénomènes par des analogies ou des généralisations
telles que l'impact de la réalité et le choc de l'expérience vécue
cessent d'être ressentis. Il s'agit, au contraire, d'examiner et de porter
en toute lucidité le fardeau dont le siècle nous a chargés, sans en nier
l'existence ni en supporter passivement le faix. En somme,
comprendre, c'est affronter de manière attentive et sans
préméditation la réalité et la résistance que celle-ci oppose, quelle
que soit cette réalité.

(6) Il doit ainsi être possible d'affronter et de comprendre le fait inouï
qu'un phénomène aussi minime et de si faible incidence pour la
politique internationale que la question juive et l'antisémitisme ait pu
devenir le catalyseur du mouvement nazi, puis d'une guerre
mondiale et enfin, de la création d'usines de la mort. Ou l'incroyable
disproportion entre cause et effet qui a inauguré l'ère de
l'impérialisme, lorsque les difficultés économiques ont abouti, en
quelques dizaines d'années, à la transformation en profondeur de la
situation politique dans les diverses parties du monde. Ou encore
l'étonnante contradiction entre le « réalisme » cynique professé par
les mouvements totalitaires et leur mépris manifeste pour le tissu
même de la réalité. Ou bien encore l'exaspérante incompatibilité
entre le pouvoir réel de l'homme moderne plus important que jamais
auparavant, allant jusqu'au point où l'homme peut remettre en
question l'existence même de son univers et l'impuissance des
hommes modernes à vivre dans un monde que leur propre puissance
a créé, ainsi qu'à en saisir le sens.

(7) La tentative totalitaire pour conquérir la planète et exercer une
domination totale constitue la manière destructrice de sortir des
diverses impasses. Son succès peut coïncider avec la destruction de
l'humanité : là où le totalitarisme a été au pouvoir, il a entrepris de
détruire l'essence de l'homme. Mais il ne sert à rien de se détourner
des forces destructrices de ce siècle.

(8) Voici, en effet, la difficulté : notre époque a entremêlé de manière si
curieuse le bon et le mauvais que sans « l'expansion pour l'expansion
» des impérialistes, le monde aurait pu ne jamais devenir un ; sans le
dispositif politique de la bourgeoisie du « pouvoir pour le pouvoir »,
on aurait pu ne jamais découvrir l'étendue de la puissance des
hommes ; sans le monde fictif des mouvements totalitaires, où les
incertitudes fondamentales de notre époque ont été exprimées avec
une clarté inégalée, nous aurions pu être conduits à notre perte sans
jamais prendre conscience de ce qui nous arrivait.

(9) Et s'il est vrai que dans les phases ultimes du totalitarisme un mal
absolu apparaît absolu, parce qu'il ne peut plus être déduit de
mobiles humainement compréhensibles, il est vrai aussi que sans lui,
nous n'aurions peut-être jamais connu la nature vraiment radicale du
Mal.

(10) L'antisémitisme et non la seule haine des Juifs, l'impérialisme et non
la seule conquête, le totalitarisme et pas la simple dictature, l'un
après l'autre, celui-ci de manière plus brutale que celui-là, ont
démontré que la dignité humaine requiert une garantie nouvelle qui
peut uniquement être trouvée dans un principe politique nouveau,
dans un droit nouveau sur terre dont il faut que la validité, cette fois,
s'étende à l'humanité entière, tandis que son pouvoir demeure limité
de manière stricte, mis en oeuvre et contrôlé par des entités
territoriales de conception nouvelle.

(11) Nous ne pouvons plus nous permettre de retenir ce qui a été bon
dans le passé et de l'appeler sans autre procès notre héritage, de
rejeter le mauvais et de le concevoir simplement comme un poids
mort que le temps fera de lui-même sombrer dans l'oubli. Un courant
souterrain de l'histoire occidentale a finalement fait surface pour
emprunter abusivement la dignité de notre tradition. Telle est la
réalité où nous vivons. C'est pourquoi tous les efforts pour fuir la
désespérance du présent dans la nostalgie d'un passé toujours intact
ou dans l'oubli escompté d'un avenir meilleur demeurent illusoires.

Eté 1950
Hannah Arendt

Traduit de l'anglais par Michelle-Irène Brudny
© Harcourt, Brace & Company, 1951
© Editions Gallimard, 2002





Commentaire intégral[12]

L’exergue

  L’épigraphe de Karl Jaspers avec laquelle débute la préface est traduite par Arendt en note de bas de page dans l’édition anglaise The Burden of our Time : To succumb neither to the past nor the future. What matters is to be entirely present. La traduction, curieusement, disparait dans l’édition américaine The Origins of Totalitarianism.
  Cette citation est extraite du livre : Von der Wahrheit. Philosophische Logik [Sur la vérité: la logique philosophique], vol. 1, Munich, 1947; 4e éd., Munich 1991; (Traduction partielle en anglais par J. T. Wilde, W. Kluback et W. Kimmel, Truth and Symbol, New York, 1959), qu’Arendt connait bien. Un exemplaire du livre figure dans sa bibliothèque personnelle, léguée au Bard College, sous la référence BD171.J317. Le livre d’Arendt, indique le catalogue de la bibliothèque, contient des notes marginales, des passages soulignés et des marginalia (objets divers insérés dans le livre, comme une carte postale, un ticket d’hôtel etc.).
  Nous traduisons : Ne pas succomber, ni au passé ni au futur. Ce qui importe est d’être entièrement présent. Il s’agit pour Arendt de regarder le présent en face, d’assumer le fardeau de notre époque. « Ne pas succomber » c’est ne pas tomber, ni dans le piège de l’historicisme et de la reconstruction du passé, ni dans celui de la philosophie de l’histoire qui projette l’humanité dans une réalisation à venir. La position éthique, le choix du présent, d’être-présent, d’en assumer la charge, est ainsi donnée dès le choix de l’épigraphe, qu’Arendt choisit toujours soigneusement pour ses livres.

Plan de travail

. Lire attentivement un texte revient notamment à reconstituer ses articulations, sa cohérence, à mettre en évidence les éléments de sa progression logique. Après la deuxième ou troisième lecture de la « Préface », son plan implicite m’est apparu, lumineux.
  Les deux premiers paragraphes constituent l’introduction au corps du texte avec le constat de l’impuissance humaine face à la sidération de l’expérience de la guerre mondiale. Le monde ancien a disparu (§1), laissant une partie de l’humanité confrontée à cette expérience primordiale du déracinement, de la désolation (§2).
  Viennent ensuite les trois parties du corps du texte (Arendt procède souvent par triptyque dans ses démonstrations) où Arendt développe son argumentaire : il s’agit d’abord de comprendre ce qui s’est passé (§3, 4 et 5), ensuite d’analyser la dynamique totalitaire (§6, 7, 8 et 9) et de penser comment sortir du totalitarisme (§10 et 11). Le dernier paragraphe (§11) sert de conclusion à la « Préface » qui se présente dès lors comme un essai en miniature, non pas un résumé du livre qu’elle présente mais comme un véritable essai de compréhension dans lequel elle expose ses motivations et sa démarche.
  Ainsi, l’oubli (§3), l’écriture de l’histoire (§4) et la « compréhension » de l’histoire (§5) scandent-elles les trois moments de l’élucidation de « ce qui s’est passé ».[13]
  Ainsi, exacerber les contradictions (§6), le totalitarisme comme « solution » (§7), les guerres mondiales (§8) et le Mal radical (§9) scandent-ils les étapes de la cristallisation des éléments du totalitarisme, signent-ils la dynamique du totalitarisme.
  Ainsi, enfin, des droits nouveaux et universels (§10) et l’acceptation du bien et du mal (§11) permettent-ils de sortir de la crise générale provoquée par l’expérience totalitaire.

Notations

§1 Depuis l’hiver 1948 et le « coup de Prague », le coup d’état communiste contre le gouvernement du Président Edouard Benès, le « rideau de fer » annoncé par Churchill dès la fin de la guerre avec l’Allemagne est tombé pour de bon, coupant l’Europe en deux. Et en 1950, c’est le paroxysme de l’affrontement entre l’Est et l’Ouest. La guerre de Corée vient d’éclater au début de l’été, précisément au moment où Arendt rédige sa préface, avec une offensive éclair des divisions nord-coréennes qui en quelques semaines boutent presqu’entièrement les Américains et leurs alliés sud-coréens du territoire de toute la péninsule. Ce n’est qu’à la mi-septembre, avec la contre-offensive menée au départ de la baie d’Inchon par le bouillant général Mac Arthur (qui évoquera l’emploi des bombes atomiques contre la Chine) que la situation militaire va se renverser. Voilà pour le climat du présent qui dit l’attente de la Troisième Guerre mondiale. Arendt sait que si elle arrive, c’en est fini de l’humanité. Elle ne parlera pas de la bombe atomique dans Origines du Totalitarisme ; elle l’évoquera des années plus tard dans Condition de l’homme moderne et son maître et ami, le philosophe Karl Jaspers écrira un grand livre sur ce sujet : La bombe atomique et l’avenir de l’homme (Plon, 1958). Mais la menace de l’anéantissement se devine dans ces quelques lignes. L’humeur la plus noire inspire cet incipit : « ce temps de l’attente ressemble au calme qui s’installe lorsque tout espoir a disparu. » Pourtant Arendt écrit, elle croit en l’avenir puisqu’elle prépare la publication de son livre qui lui a coûté tant de peine depuis des années, qui représente pour elle le prix à payer pour surmonter sa condition d’exilée, d’apatride – elle obtiendra la nationalité américaine l’année suivante, avec son mari Heinrich Blücher, à qui Origines du totalitarisme est dédié. C’est qu’Arendt croit en ce pays d’accueil, en cette République pour laquelle elle se prendra de passion politique. Mais lisons attentivement : cette Troisième guerre mondiale est attendue en conséquence de l’histoire terrible de la première moitié du vingtième siècle. Du coup, le passé surdétermine le présent mais lui permet aussi d’échapper à la fatalité du recommencement. Ce sont ces deux guerres mondiales qui ont précédés « séparées par une chaîne ininterrompue de guerres locales et de révolutions » qui impliquent, logiquement, l’attente d’une troisième, ce n’est pas le présent. Mais si nous ne succombons pas au piège du passé, ainsi que le rappelle la citation de Jaspers au début, alors nous pouvons échapper à la fatalité du recommencement. C’est tout le sens étrangement libérateur, cathartique, de ce premier paragraphe dans lequel le souffle d’un cataclysme annoncé se fait sentir, que de laisser la place, non pas à la destruction de la planète, mais à d’autres phénomènes : « la perte du foyer », « le déracinement ». Que nous dit Arendt ? Que le chaos est déjà là, nul besoin d’une Troisième guerre mondiale pour achever l’œuvre des précédentes. Le mal est déjà fait. Nous avons déjà tous perdu notre foyer. Nous sommes tous des déracinés. Les « masses des cinq continents » ne se recomposeront plus. La tectonique et les forces telluriques de la planète, les forces chtoniennes ont été libérées par « cette chaîne ininterrompue » d’événements qui a marqué la première moitié du vingtième siècle. C’est de cela dont il sera vraiment question nous annonce Arendt à propos de son livre. Prendre acte de ce constat terrible qu’il ne reste plus rien du monde ancien.

§2 Une partie de l’humanité adhère sans réserve à une croyance selon laquelle la volonté de puissance est capable de créer ou de renverser des mondes, une démesure jugée comme pure folie « à l’aune des siècles antérieurs » nous dit Arendt. Est-ce parce que la continuité de notre expérience historique s’est brisée ? Mais pour ceux qui sont restés attachés à la raison, à la juste mesure des choses, l’expérience primordiale de l’existence est devenue celle de l’impuissance générale. Celle-ci étend l’expérience de la perte du foyer ou du déracinement à toutes celles et ceux qui ne sont pas entraînés dans les organisations de masse, qui veulent en somme rester lucides mais qui se retranchent aussi des grands mouvements collectifs, des grands enthousiasmes lyriques ou communautaires. C’est un peu comme si l’expérience traumatisante des victimes directes des guerres et des conflits de la première moitié du siècle, était devenue le lot commun de l’humanité raisonnable, tandis qu’une autre partie, entrainée par la volonté de puissance serait prête d’un coup de dé à changer le futur et à poursuivre jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’au néant, toutes les nouvelles aventures de l’hubris.

§3 Après le traumatisme, l’oubli des événements décisifs fait partie de la « cure ». L’oubli est nécessaire, il sert à nous redresser, à poser à nouveaux notre être sur quelque chose de solide. L’oubli met fin au dilemme moral de la raison impuissante, face à la folie de fin des temps. L’amnésie universelle qui accompagne la sortie de la violence paroxystique n’est pas non plus exempte de dangers : avec des oscillations importantes de l’humeur et de l’élan vital, elle peut reconduire aux mêmes erreurs, ramener nos pas sur les mêmes chemins qui ont conduit à la catastrophe. Les grands récits de l’histoire et les grandes traditions de la pensée politique sont rendus caducs avec le diagnostic du médecin, sans appel, qui confirme le point de rupture auquel notre civilisation est arrivée. N’y aurait-il plus rien à dire ou à penser après la catastrophe ? 

§4 Arendt est la première concernée par les oscillations de l’humeur : entre optimisme débridé et désespoir infini, elle travaille pourtant avec obstination à son livre qui est mené à son terme au cours de l’été 1950. Arendt travaille à sortir de l’oubli tout ce qui peut l’être et affirme que les deux visions antagonistes du processus historique, la vision optimiste du progrès de l’humanité et la vision pessimiste du déclin, sont « l’avers et le revers d’une même médaille », celles de la « superstition ». Jolie formule qui tourne court l’interprétation simpliste des Origines du totalitarisme comme une œuvre marquée par l’historiographie allemande du « Déclin de l’Occident » (Oswald Spengler) qu’Arendt a consulté évidemment, mais dont elle n’est pas dupe. Tournant le dos à ces deux branches jumelles et ennemies mortelles de la philosophie de l’histoire qui taraude l’Occident depuis Hegel au moins, elle considère qu’il doit être possible de penser les événements du totalitarisme à neuf, de mettre en évidence « le mécanisme caché » qui a causé la dissolution du monde politique et spirituel de la tradition. Elle annonce ainsi son enquête et sa méthode : trouver les mobiles du crime en inversant le processus de dissolution de la « nécessité historique » pour remonter à la cristallisation des éléments du totalitarisme.

§5 L’observation scientifique est de peu d’aide pour aider quelqu’un tombé par terre à se relever, un rien d’empathie suffit, lui tendre la main, l’inclure par ce geste à retrouver son humanité, manifester soi-même sa propre humanité. La compréhension est d’abord phénomène d’inclusion large, « rien de ce qui est humain ne m’est étranger » (Térence), il s’agit de prendre tout ce qui est autour, de ramasser, d’assembler autour de soi. Le rapport d’exclusion du sujet à l’objet disparaît dans la compréhension, je reste qui je suis en aidant à porter sur moi les mots des autres, la mémoire des autres. Arendt écrit : « il s’agit d’examiner et de porter en toute lucidité le fardeau dont le siècle nous a chargés, sans en nier l’existence ni en supporter passivement le faix ». The Burden of our Time fut le titre choisi (par Arendt ? par son éditeur ?) pour l’édition anglaise du livre. Voilà d’où vient ce titre. Comprendre le totalitarisme pour Arendt, c’est cela : nous charger du fardeau de l’époque, mais en pleine lucidité, ne pas en subir passivement la charge dans l’oubli ou la mise à distance « objective », qui est impossible, du moins pour celles et ceux qui sont encore trop proches des événements. Toute l’œuvre d’Arendt est mue par cette passion de comprendre. Son style, sa manière de penser qui n’entre pas dans des cases commodes bien identifiées : « ici la philosophie pure », « ici la maison de l’histoire », « ici les luttes politiques », « là, la littérature, la poésie – qui a besoin de littérature, de poésie pour penser objectivement ? » etc., tout ce qui lui est reproché, ce qu’elle n’est pas, par une critique positiviste, fait que l’on peut toujours continuer, plus de trois quarts de siècles après qu’elle eut publié The Burden of our Time, à passer à côté de l’essentiel lorsqu’on la lit. Arendt ne prétend pas expliquer le totalitarisme, comme s’il s’agissait d’une matière sociale ou historique, ou psychologique simple, simplement réduite à quelques causes bien identifiables, elle veut comprendre et ensuite elle tente de communiquer ce qu’elle a compris. Elle a suivi les leçons de son maître d’Heidelberg, Karl Jaspers avec qui elle a renoué après la guerre, Jaspers qui a fondé sa philosophie humaniste sur la communication. Arendt a lancé un signal d’alarme en 1951, elle a tenté de nous faire comprendre que ce qui c’était passé était nouveau, n’entrait pas dans des schémas préétablis. Elle a dit que nous avions assisté à l’apparition d’un nouveau type de régime politique. Elle a osé rapproché un des vainqueurs de la guerre, l’Union Soviétique, du vaincu, l’Allemagne nazie, dans une même réprobation des fondamentaux de leurs systèmes politiques respectifs qui ont tués en masse au nom de l’idéologie. Cela lui a été reproché, cela continue à lui être reproché. Alors qu’elle essayait de comprendre comment un tel système de domination totale et l’emprise absolue qu’il exerce sur les hommes avait pu se constituer, dans le cas de l’Allemagne nazie à partir de l’antisémitisme, de l’idéologie raciale et de l’expansionnisme, certains n’y ont vu qu’une tentative plus ou moins ratée d’expliquer le national-socialisme ; lorsque dans la troisième partie de son livre elle dégage la structure commune de pensée politique au nazisme et au stalinisme (ou plutôt : pensée antipolitique dans la mesure où ces systèmes détruisent la liberté humaine qui est au fondement de la politique), d’aucuns crièrent au scandale, continuent toujours à crier au scandale, preuve que certains lecteurs d’Arendt n’ont toujours pas compris l’intention qui l’animait, preuve qu’ils ont des comptes à régler avec elle. Je ne m’étonne par conséquent pas que le totalitarisme ait continué à prospérer après 1945, que les génocides se soient poursuivis, que d’aucuns ne puissent pas faire le lien entre la domination actuelle du capitalisme et de l’idéologie néo-libérale avec le totalitarisme de notre temps, de nos sociétés modernes, développées qui n’ont plus de religion que celle du Marché. Comment ne pas voir que cette pseudo-loi scientifique du Marché supposé gérer tous les aspects de vie économique, sociale, culturelle, politique, ait remplacé la Race ou la Classe comme principes moteurs d’une forme actualisée de la domination totale des hommes ?

§6 Les éléments qu’Arendt met en évidence se cristallisent pour former quelque chose de nouveau. Cette métaphore du cristal empruntée à la science physico-chimique est pertinente ; il y a une solution dans laquelle flottent des composants élémentaires : la question juive par exemple, à côté du nationalisme allemand, de l’idéologie pangermaniste de l’expansion, du mépris de la République de Weimar, de la lutte contre le communisme, de l’humiliation de la défaite de 1918. A un moment donné, suite à un concours de circonstances particuliers, ces éléments provoquent un changement d’état du système qui d’amorphe, liquide, prend une forme, se cristallise. C’est avec quelques dizaines d’années d’avance sur les concepts popularisés par la science des phénomènes physiques chaotiques ou par les avancées de la biologie moléculaire, l’intuition brillante du phénomène de « l’émergence » d’une structure complexe, phénomène toujours décrit comme rapide et que l’on ne peut pas anticiper (une reprise de la métaphore après la crise financière de 2008 a été popularisée par le Cygne noir de Nassim Nicolas Taleb). Le totalitarisme vient par surprise. On peut deviner des éléments « pré-totalitaires » dans la société, mais leur organisation a quelque chose de soudain ; il leur faut des circonstances politiques, crise, révolution, guerre civile. Voilà pourquoi Arendt écrit qu’il nous est difficile intellectuellement de comprendre « le fait inouï… que la question juive et l’antisémitisme ait pu devenir le catalyseur du mouvement nazi, puis d’une guerre mondiale et enfin, de la création d’usines de la mort. » (n.s.). Le mot-clé ici est « catalyseur », la question juive n’est pas la « cause » de ce qui s’est passé, mais, avec d’autres éléments, elle a en quelque sorte servi d’accélérateur de la cristallisation. Cette disparité entre la cause et l’effet est relevée comme un cas particulier de quelque chose de beaucoup plus général : le totalitarisme se révèle à travers des contradictions qui frisent la folie : « entre le « réalisme » cynique … et (le) mépris manifeste pour le tissu même de la réalité », entre la puissance technique de l’homme moderne et son impuissance à faire bouger les lignes de force de la société dans laquelle il vit.

§7 La solution totalitaire aux contradictions dont il est à la fois l’aboutissement et l’agent effectif est alors facile à trouver : puisqu’il est impossible de faire disparaître le principe de non-contradiction comme garant de l’intégrité psychique des êtres humains, comme on ne peut pas croire en même temps à la réalité de ce que nous voyons et à une autre réalité que quelqu’un nous dit de voir comme il l’entend, au mépris des faits et à moins de sombrer dans la psychose, là où il s’avère impossible pour une majorité d’êtres humains de renverser le commandement de la loi morale : « tu ne tueras point » devenant « tu tueras » ; alors, il suffit de faire disparaître l’humanité qui s’accroche à cette bouée de sauvetage à la fois mentale et morale pour que la vérité totalitaire reste, fut-elle nue et solitaire dans un monde dévasté. La logique du totalitarisme est de conduire au nihilisme et à l’élimination des autres et de soi. L’agent totalitaire qui collabore au système sait pertinemment bien qu’un jour son tour viendra, que lui aussi sera broyé. Mais à la différence d’une tyrannie, la domination totale exige des bourreaux, qui deviendront de futures victimes, qu’il y ait une adhésion enthousiaste aux mensonges du système. Si le cœur n’y est pas, c’est que le programme de rééducation n’est pas poussé suffisamment loin dans l’abjection ou l’horreur. Arendt a en vue le stalinisme avec ces pratiques, méthode qui est en un certain sens plus « parfaite » que ne le fut le nazisme (sauf si, probablement, ce dernier en avait eu le temps, sa fureur exterminatrice se serait retournée contre d’autres groupes humains de manière systématique – mais les nazis avaient déjà mis en pratique d’autres formes d’extermination que les camps de la mort – voir par exemple le sort réservé aux prisonniers soviétiques condamnés « simplement » à mourir de faim).

§8 La dynamique totalitaire n’est par conséquent pas tombée du ciel. Elle est née dans la société occidentale à partir de la seconde moitié et de la fin du XIXème siècle avec l’émancipation politique de la bourgeoisie (le « pouvoir pour le pouvoir ») et avec l’impérialisme économique (« l’expansion pour l’expansion »). Sans ces précurseurs, le monde ne serait pas devenu « un ». Cette nécessité historique reconstruite après-coup sert de fil conducteur, elle permet de construire le récit de la modernité occidentale qui fabrique son propre tombeau, mais c’est une manière confuse de distinguer entre le bon et le mauvais. Pour Arendt, la croyance que « tout est possible » dérive de cette volonté de puissance qui est la marque du monde moderne avec les progrès de la science et de l’industrie. Elle aurait pu reprendre la formule de Rabelais : « science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». Ce n’est qu’à partir du moment où ils s’imposent « comme monde fictif » destiné à se substituer ou à remplacer le « monde matériel » que les mouvements totalitaires parviennent au succès et avec eux, la prise de conscience de la dichotomie entre fiction et réel.

§9 Dans le fond, le paradoxe du totalitarisme est qu’il est nécessaire, non pas dans un sens vulgairement matérialiste mais dans un sens spirituel. Arendt reprend sans le mentionner d’une manière explicite –cette idée néo-platonicienne de l’homologie de l’Etat avec l’âme reprise aussi dans la Gnose et amplifiée entre un monde bon et vrai et un monde mauvais et faux. Mais dans quel monde vit le Mauvais Démiurge ? Dans quel monde le Vrai Dieu ? Par conséquent, la méditation proprement philosophique sur les Origines du totalitarisme ne peut que déboucher sur l’abîme de la question du Mal radical. C’est sur cette limite que s’achevait la première édition du livre avec l’avant-dernier chapitre « Le totalitarisme au pouvoir » (ch. 12)


§10 Mais le royaume de la politique pour Arendt n’est pas celui de la vérité mais des opinions, aussi détestables soient-elles comme le racisme ou l’antisémitisme. Qu’est-ce qui peut garantir la libre expression de toutes les opinions, y compris les plus détestables ou celles qui s’opposent à la démocratie ? Le droit et la garantie de leur application par l’Etat, en toute égalité c’est-à-dire l’application égale des principes dans le respect des conditions de départs qui sont inégales entre les individus. Au centre du projet des droits de l’homme il y a le respect de la dignité humaine indépendamment des conditions d’existence de chaque membre de la communauté politique. Dans les conditions extrêmes et expansionnistes du totalitarisme, quelle réponse juridique appropriée peut-elle être apportée qui ne soit pas celle d’un « principe politique nouveau, dans un droit nouveau sur terre dont il faut que la validité, cette fois, s’étende à l’humanité entière » ? Arendt en appelle à la mise en place d’une forme de souveraineté globale « mis en œuvre et contrôlé par des entités territoriales de conception nouvelle ». Rappelons que la Déclaration universelle des droits de l’homme avait été adoptée par l’Assemblée générale des Nations unies moins de deux ans avant l’été 1950, à Paris et qu’un exemple « d’entité territoriale de conception nouvelle » venait de voir le jour le 9 mai de la même année avec la déclaration de Robert Schuman, déclaration fondatrice de la communauté de production du charbon et de l’acier entre la France et l’Allemagne, noyau de la future Union Européenne telle que nous la connaissons aujourd’hui.

§11 Arendt conclut la « Préface » avec cette déclaration elliptique qu’« un courant souterrain de l’histoire occidentale a finalement fait surface » et qu’il fait partie de notre héritage, qu’il faut donc le reconnaître, l’accepter pour ce qu’il fut, « comprendre » l’histoire dans ce qu’elle a de bon, sans en rejeter le mauvais. Elle reprend l’idée du fardeau de notre temps que nous devons assumer.




Lire Arendt

  Lire Arendt présente des difficultés qui n’apparaissent pas de prime abord, car le sens de ses textes est généralement compris d’emblée. Le cas de la « Préface » que nous venons d’analyser est un bel exemple de texte « coup de poing ». Nul besoin de repasser sur chaque phrase, de s’interroger sur la signification des mots, de s’abîmer dans la perplexité d’un énoncé. Un texte comme cette « Préface » se donne à lire, à saisir immédiatement, il « parle » à l’esprit du lecteur, il peut même provoquer une réaction émotionnelle, une adhésion enthousiaste, ou un rejet brutal.
. Dans la plupart de ses textes, sinon tous ces textes, Arendt utilise un vocabulaire qui fait partie du bagage courant d’un lecteur cultivé, on y trouve peu de termes techniques de la langue philosophique, de mots rares ou précieux ; les phrases, souvent longues, présentent une structure parfois un peu compliquée qui résulte de l’influence de l’allemand, sa langue maternelle, mais dans l’ensemble l’articulation d’un énoncé avec un autre est fluide et l’ensemble du texte dégage une intelligibilité aisément accessible. Toutefois, au fur et à mesure que le lecteur progresse dans les gros ouvrages qu’elle a écrit, la densité élevée des idées qu’il y trouve fait que le rythme de sa lecture s’en trouve naturellement ralenti.
  Arendt avait le sens des formules et un élan lyrique indéniable et de nombreux lecteurs attirés par sa pensée ou sa renommée se sont arrêtés à cette première impression de relative facilité. Pourtant, je me suis déjà demandé une fois le livre refermé, ce que j’avais retenu du texte. C’est un indice des difficultés qui commencent. Arendt se laisse découvrir avec aisance mais que nous disent vraiment ses textes dans la durée, la profondeur de notre propre pensée ? Il faut alors relire certains chapitres, certains passages et creuser le texte afin d’en extraire toutes les pépites. Ceci est une expérience commune à la lecture de nombreux ouvrages, philosophiques ou autres et sonnera comme un truisme. Mais avec Arendt, c’est dans ce travail de lecture approfondie que se découvrent aussi les répétitions, les contradictions, les limites sur lesquelles bute sa pensée, les formules elliptiques aussi qu’elle distille sans les expliciter. Je compare son style à la métaphore du pêcheur de perles qu’elle utilise pour nous demander de sauvegarder les fragments du passé.[14] Elle-même dirait-on aime à « construire des ruines », pardonnez l’oxymore, des fragments de pensée qui tiennent debout un peu par miracle. C’est le revers de l’absence de systématisation qu’elle a revendiqué, sans être toutefois une écriture par aphorismes à la manière de Nietzsche. Son style d’écriture et de pensée, je ne dissocie pas les deux, ce qu’elle « est » nous apparait dans la forme à travers laquelle sa pensée se donne à lire, tient alors de l’édifice incomplet ou d’avance ruiné par l’impossibilité de mener à bien une entreprise qui est au-dessus de ses forces. C’est exactement pour cette raison-là, d’incomplétude, de faiblesse, pour tous ces manques qui révèlent son humanité, que j’aime lire Hannah Arendt.


Remerciements
  L’occasion d’analyser ce texte résulte de ma participation à un groupe de lecture sur Hannah Arendt, organisé par le Professeur Roger Berkowitz, directeur du "Hannah Arendt Center for Politics and Humanities" au Bard College dans l’état de New York.[15] Qu’il en soit remercié.


Christo Datso,
29 janvier – 10 février 2017
Bruxelles


[1] Elisabeth Young-Bruehl, Hannah Arendt, for the Love of the World, Yale University Press, 1982, trad. fr. Calmann-Lévy, 1999. Mon édition est celle de Librairie Arthème Fayard / Pluriel, 2010, p. 261-276 pour les informations sur Les Origines du totalitarisme.
. En ce qui concerne les travaux de Pierre Bouretz, j’en citerai deux d’importance. Le premier est son édition monumentale, complète (quasi-complète comme nous le verrons) du livre d’Arendt Les Origines du Totalitarisme, auquel est associé le livre Eichmann à Jérusalem, chez Gallimard coll. Quarto, publié en 2002, livre qui constitue à ce jour l’édition de référence en français des O.T.
. Dans ce gros volume, consulter : Pierre Bouretz, « Introduction aux Origines du Totalitarisme », p. 143-175. L’autre travail important pour comprendre O.T. est le texte suivant : Pierre Bouretz, « Pour dire encore deux mots du totalitarisme », in Hannah Arendt, Idéologie et terreur, Hermann, Paris, 2008, p. 5-47. Ce dernier livre comprend la traduction de Marc de Launay du chapitre XIII de la deuxième édition des Origines du totalitarisme publié en 1958 en anglais, mais à partir du texte original d’abord rédigé en allemand. Pour les questions relatives aux problèmes de traduction et de lecture des textes d’Arendt, consulter l’article de Christian Ferrié (voir plus bas).
[2] On trouvera un résumé de ces différences dans l’article ci-dessous. Ursula Ludz, ”Hannah Arendt’s Book on Totalitarianism. A short documentation of its history”, Hannah Arendt Zeitschrift für Politischen Denken / Journal for Political Thinking édité en Allemagne: www.hannaharendt.net/index.php/han/article/download/223/346
[3] Elisabeth Young-Bruehl, op. cit., p. 262
[4] Elisabeth Young-Bruehl, op. cit. p. 262. La correspondance citée est non publiée, elle est entreposée dans les archives Hannah Arendt de la Bibliothèque du Congrès, Washington D.C.
[5] A. Arendt, OT, op. cit, p. 184
[6] Pour la première edition, je dispose de la publication The Burden of our Time, Seckert and Warburg, London. Ursula Ludz a publié une bibliographie complète, jusqu’à l’année 2005, de toutes les publications d’Hannah Arendt en anglais ou en allemand. Ce travail est indispensable dès qu’il s’agit de reconstituer le fil des livres ou des recueils d’articles d’Arendt. Consulter : Ursula Ludz, „Bibliographie. Zusammenstellung aller deutsch- und englischsprachigen Veröffentlichungen“, in Hannah Arendt, Ich will Verstehen. Selbstauskünfte zu Leben und Werk, Piper München Zürich, 2013, p. 257-341. Les chapitres 4 et 6 mentionnés dans cette section de remerciements de l’édition 1951 se réfèrent à The Dreyfus Affair et à Race-Thinking before Racism. Je n’ai par contre pas trouvé trace, y compris dans la bibliographie établie par Ursula Ludz, de cette publication de 1946 sur Essays on Antisemitism. J’ignore absolument à quelle publication Arendt faisait référence dans les remerciements de la 1ère édition d’O.T.
[7] Antisemitism, publié en français en 1973 sous le titre Sur l’antisémitisme (Calmann-Lévy); Imperialism, publié en français en 1982 (Fayard) ; Totalitarianism, publié en français en 1972 sous le titre Le Système totalitaire (Seuil).
[8] Pierre Bouretz, « Introduction aux Origines du Totalitarisme », in Hannah Arendt, Les Origines du totalitarisme. Eichmann à Jérusalem, Gallimard coll. Quarto, Paris, 2002, p. 146
[9]  Il serait important de suivre ici les analyses et les recommandations développées par Christian
Ferrié, « Une politique de lecture : Arendt en allemand », Tumultes, 2008/1, n°30, p.235-266, notamment « de rendre justice à la pensée d’Hannah Arendt en proposant une édition critique de ses œuvres bilingues », op. cit, p. 236
[10] Michèle-Irène Brudny, « Introduction aux Origines du Totalitarisme par Hannah Arendt », Magazine Littéraire 410, juin 2002
[11] Pierre Bouretz, « Introduction aux Origines du Totalitarisme », in Hannah Arendt, Les Origines du Totalitarisme. Eichmann à Jérusalem, Gallimard coll. Quarto, Paris, p. 143-175.
[12] Work in progress
[13] Dans la préface à la troisième partie des Origines qu’Arendt rédige en 1971, « Le Totalitarisme », soit plus de vingt ans après le texte qui nous occupe ici, elle écrit : « Que s’est-il passé ? Pourquoi cela s’est-il passé ? Comment cela a-t-il été possible ? », in Origines du totalitarisme, op. cit. p. 196
[14] H. Arendt, La vie de l’esprit, PUF coll. Quarto, 1981, p. 271-272.
[15] Ce groupe de lecture est en cours au moment où je rédige ces notes. Son objet est la lecture et la discussion du livre d’Hannah Arendt sur Les Origines du totalitarisme. Le groupe réunit des participants en temps réel via un système de vidéoconférence par internet.
  Lors de la première session de lecture le 20 janvier consacrée à la « Préface » aux O.T., une heure après l’investiture de Donald Trump comme 45ème Président des Etats-Unis, il y avait près de 70 participants connectés pour cette discussion, répartis sur une douzaine de pays et quelques fuseaux horaires.
  Les sessions sont organisées de la manière suivante : quelques jours avant la réunion, le Prof. Berkowitz envoie une vidéo d’une vingtaine de minutes de présentation du texte. Les participants ont ensuite l’occasion de poster sur un groupe Google+ leurs questions ou commentaires éventuels, qui sont repris et analysés en groupe lors de la session live. L’essentiel de la discussion au cours de ces sessions porte sur la réception du texte, ses liens avec l’actualité et des clarifications de son contenu. La session ne constitue donc pas un exercice de lecture commentée pas à pas du texte. J’ai eu l’occasion de participer il y a deux ans au premier groupe en vidéoconférence sur The Human Condition et la formule de travail correspondait plus à la lecture serrée du texte. Mais nous n’étions qu’une quinzaine de participants. J’ai mis en ligne mes notes prises au vol (en anglais) pendant les douze sessions de cette première expérience : Reading the Human Condition.

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