Métamorphoses de C. (suite et peut-être fin, 4ème partie)




Poussières

  Le titre « Miettes philosophiques » étant pris par Kierkegaard, je me contenterai de « faire les poussières ».


  Kierkegaard entre au catalogue de la Pléiade ce mois-ci avec deux volumes sous coffret. Au sommaire du tome I :
Ou bien… ou bien
La Reprise
Crainte et tremblement
Miettes philosophiques
Tome II :
Le concept d’angoisse
Stades sur le chemin de la vie
Le Lys des champs et les Oiseaux du ciel
La maladie mortelle (Traité du désespoir)
Pratique du christianisme
Sur mon activité d’écrivain

  Voilà quelque temps que la Pléiade me déçoit. Plusieurs éléments de réponse : la vénérable collection a succombé (peut-être) au piège mortel du marketing. En effet, plusieurs observateurs avaient déjà noté des glissements dans la politique éditoriale. On peut dire en gros qu’il y a eu jusqu’à présent trois périodes correspondant à trois visions différentes de l’offre Pléiade. Première période, « les classiques en poche reliés cuir sur papier Bible », des années trente aux années soixante-dix, la plus longue, fort diverse, mais identifiée par l’objectif initial qui restera cohérent : fournir dans un format portable l’essentiel des œuvres des grands auteurs et de la « littérature mondiale ». C’est l’époque où Gide écrit avec enthousiasme dans son Journal qu’il emporte partout avec lui dans sa poche, son Baudelaire en Pléiade. Les livres sont édités avec un appareil critique minimal, reprennent les œuvres les plus importantes des classiques et le catalogue privilégie les auteurs qui pour des lecteurs du milieu du vingtième siècle sont encore proches par la langue, la tournure d’esprit, le style, soit les grands noms du XVIème, du XVIIème, du XVIIIème et du XIXème. L’essentiel du catalogue du dix-septième siècle par exemple est publié pendant cette période initiale. La période suivante est celle qui cible les érudits, les chercheurs, les universitaires : les volumes deviennent des mammouths dont certains s’approchent des deux mille pages, de nombreuses œuvres de la première période sont rééditées, revues, retraduites quand nécessaire ; c’est l’époque où règnent notices, notes et variantes, index, appareil critique volumineux, copieux, trop sans doute. Les « œuvres complètes » prennent parfois plusieurs dizaines d’années pour être éditées entre le premier et le dernier volume - sans vérifier, je crois que la palme de la longueur va à Faulkner dont les tomes prennent plus de quarante ans pour être enfin disponibles en totalité. Est-ce exceptionnel ? Tout dépend du point de vue. Pour un lectorat « grand public » c’est sans doute assez long s’il faut attendre dix ans ou plus pour disposer de l’intégrale (ou presque) de son auteur favori en Pléiade. A titre de comparaison dans le domaine de la philosophie, l’édition des Œuvres complètes de Leibniz a été entreprise il y aura bientôt un siècle par l’Académie de Berlin, en 1923, avec à ce jour quarante volumes publiés… sur cent vingt projetés. A ce rythme-là, rendez-vous est pris pour le début du … vingt-troisième siècle, s’il existe encore une Académie de Berlin à cette date, voire une ville de Berlin tout simplement, pour admirer l’Intégrale de Leibniz sur un mur de bibliothèque. Et la troisième période ? Elle est assez récente, on sent le fléchissement depuis une dizaine d’année, et elle est caractérisée par les éléments suivants : abandon des auteurs anciens, déclassés, vieux, devenus « illisibles » - j’ai lu récemment dans une Préface consacrée à Descartes que les auteurs du XVIIème étaient devenus incompréhensibles pour les étudiants des collèges et lycées et qu’il faudrait bientôt les « adapter » en français moderne. Lorsque j’étais lycéen, « l’horizon » de lisibilité de la langue française passait à travers le Moyen Age, quelque part entre quatorzième et quinzième. Le chroniqueur Commynes restait encore quasi contemporain sans parler de Villon dont les Ballades étaient à la mode, dans la poche des jeunes rebelles de mon temps (avec Baudelaire, Rimbaud et Verlaine). Trois siècles sont devenus illisibles en quelques décennies. A ce rythme-là, je prédis qu’il ne faudra pas attendre 2030 pour que l’ensemble du XIXème siècle soit englouti (à part peut-être les romans de Zola) et que Proust ou Céline soient perçus comme des aliens parfaitement incompréhensibles par les jeunes (et moins jeunes) lecteurs. Alors, à un siècle d’écart, il restera peut-être encore dix ou quinze ans maxima à la langue française, afin qu’elle ne disparaisse pour de bon dans l’hébétement et le rap et que le mur de l’obscurantisme n’ait tout aplani, de Villon au dernier « grand auteur » classique à la mode (disons Jean d’Ormesson qui vient de s’éteindre). Ce qui nous ramène aux glissements de la vénérable collection. Donc, qu’est-ce que je lui reproche encore à cette Belle Dame ? Jean d’Ormesson, justement ! Ou l’intrusion d’un auteur « commercial » au catalogue… Péché véniel, je ne devrais pas lui en faire le reproche. A son époque, la Pléiade a bien édité un mince volume de romans de Malraux (sans appareil critique, comme ça, juste pour la « comm. »), parce qu’il était « à la mode ». Tant mieux si les ventes d’Ormesson contribuent à rééquilibrer les recettes et à soutenir des œuvres plus difficiles, des projets plus audacieux (on peut se demander en effet si la publication du Kierkegaard en deux tomes n’est pas un projet un peu risqué). Dernier reproche, plus fondamental, l’abandon progressif des « œuvres complètes » en plusieurs tomes (avec le reproche formulé par certains lecteurs des longueurs de publication) au profit d’anthologies de textes connus rassemblés à la va vite en un tome qui permet d’accrocher un auteur bien vendeur au catalogue. Cette politique éditoriale concerne surtout des auteurs du vingtième siècle et tend à l’aplanissement des distinctions qui sont essentielles pour une « marque » comme la Pléiade. Mais soit, ce mouvement d’humeur mis à part, je continue à soutenir l’institution en étant beaucoup plus sélectif. Après tout, comme me le disait récemment à Paris un libraire du VIème arrondissement, quelque peu grincheux : « la Pléiade, c’est la bibliophilie du pauvre ». J’avoue que j’ai assez mal pris cette remarque mais réflexion faite, il n’avait pas tout à fait tort. J’ai reconnu que j’avais encore beaucoup à apprendre du métier et de l’art des livres.

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  J’avais initialement pensé à intituler ce texte d’un pensif « Scholies » ou « Marges », mais outre que le premier terme est par trop pédant, le second renvoie à l’idée que les scholia rédigées dans les marges ou en bas de pages sont le commentaire d’un texte principal, lequel a fait défaut, dont acte. Je décide de conserver « Poussières ».

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La « matière sombre »
  est une des grandes énigmes de la physique contemporaine.
J’en parlerai peut-être une prochaine fois.
  En attendant je vous laisse sans gravité aucune, délié, de nul attachement le pivot matériel, fut-il invisible ou lumineux, à vos humbles et profondes méditations sur la nothingness des choses si bien exprimée par Calvin.


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