Les études arendtiennes : globalisation de la production

  Je présente ici l’embryon d’une étude quantitative sur le progrès de la réception de l’œuvre d’Arendt. Je me contente de relever le nombre de publications dans la littérature scientifique année après année entre 1979 et 2015, que j’ai rassemblé pour les besoins de ma bibliographie, afin de dégager une vue d’ensemble et de formuler quelques hypothèses sur le lien entre des événements géopolitiques récents et le regain d’intérêt pour Arendt.
  Le point de départ de cette petite étude – qui n’a pas, je le précise, pour prétention d’inventorier tout le corpus très abondant de la littérature secondaire, est une remarque anecdotique de Jean-Marc Ferry à propos du succès d’Arendt, à partir du nombre de thèses qui lui sont consacrées.[1]
  Note méthodologique : je compte pour une unité, tout article recensé dans mon échantillon, qu’il soit publié d’une manière isolée dans un journal scientifique ou dans un recueil collectif, ainsi que tout livre publié par le même auteur. La taille de l’échantillon (n) est de 556 éléments. Les données sont agrégées par intervalles de cinq ans à partir de 1979 dans le graphique.

 
Micro-étude quantitative de la diffusion des études consacrées à H. Arendt -
échantillon personnel

  Nous pouvons constater plusieurs étapes du regain d’intérêt pour les œuvres d’Arendt : la première vague discernable, bien qu’encore faible, comparée à la décennie précédente, est consécutive à la chute de l’Union Soviétique et du retour des anciennes démocraties populaires d’Europe de l’Est à une Communauté européenne élargie, au début des années 1990. 
  Il y a une nette augmentation du nombre de publications qui lui sont consacrées à partir du tournant de l’an 2000, qui marque d’une part le vingt-cinquième anniversaire de la disparition d’Arendt et d’autre part le début d’une critique de plus en plus virulente du modèle de développement libéral et capitaliste.
  Enfin, on ne manquera pas d’observer une nouvelle série de travaux, importante en nombre, qui culmine dans la période 2004-2008 (en 2007 précisément[2]) avec les célébrations du centenaire de la naissance d’Hannah Arendt (6 juin 1906). Or, cet intérêt ne ralentit pas depuis cette date: le rythme des publications reste élevé depuis la crise financière de 2008 et les « révolutions arendtiennes » (mouvement des Indignés etc. [3]) suivies des révoltes du « printemps arabe ».
  Depuis 2013 jusqu’à fin 2015, on observe enfin autant de travaux qu’au cours de la première décennie répertoriée dans l’échantillon, preuve que l’intérêt est soutenu et qu’il n’est pas entièrement explicable par les commémorations d’événements (2000, 2006). On peut, sans trop risquer de se tromper, prévoir qu’aux alentours de 2025, il y aura un autre moment de production critique important, d’autant plus qu’avec la commémoration du cinquantenaire de sa disparition, on verra son œuvre entrer dans le domaine public[4].
  Des données et de l’analyse sommaire qui précèdent, il me semble qu’on peut parler d’un phénomène Arendt à la fois globalisé dans sa diffusion auprès des chercheurs (à titre d’exemple, l’intérêt marqué pour Arendt au Brésil[5]), que dans sa pénétration auprès du grand public, phénomène qui n’est pas sans risque de simplification ou de clichés, voire d’une transformation d’Arendt en une « icône pop »[6].




[1] « On dit que c’est John Rawls qui, parmi les philosophes du XXè siècle, est l’auteur qui aurait donné lieu au plus grand nombre d’études sous forme d’articles, d’ouvrages, de travaux académiques tels que mémoires et thèses. Mais ce record est sans doute dû à la part prépondérante des contributions de langue anglaise et, si l’on s’en tient à la langue française, je prendrais le pari qu’en ce qui concerne la philosophie politique, Arendt l’emporte sur Rawls. » Jean-Marc Ferry, « Préface » in Céline Ehrwein Nihan, Hannah Arendt, une pensée de la crise: la politique aux prises avec la morale et la religion, 2011, Lausanne, Labor et Fides, p.11.
[2] Annexe technique pour les données complètes non publiée ici
[3] Par exemple: George Mavrommatis, “Hannah Arendt in the street of Athens”, Current Sociology, vol. 63 n°3, 2015, p. 432-449.
[4] Christian Ferrié indique ainsi que les obstacles éditoriaux à une édition critique des œuvres bilingues d’Arendt seront levés à ce moment-là (« Une politique de lecture : Arendt en allemand », Tumultes, 2008/1, n°30, p.235-266, citation p. 236)
[5] Communication personnelle d’un chercheur à l’Université de Sao Paulo : il y a cette année (2015-2016), quatre doctorants qui préparent une thèse sur Arendt dans cette seule université. Au-delà de l’intérêt purement anecdotique de cette observation, il faut remarquer que la pensée critique s’est aujourd’hui à la fois globalisée, notamment dans les pays émergents, et américanisée. Je renvoie à l’excellente étude de Razmig Keucheyan que je cite : « Seul un biais culturel tenace pourrait cependant laisser croire que l’avenir des théories critiques se joue encore dans les pays occidentaux. Comme l’a suggéré Perry Anderson, il y a fort à parier que la production théorique suit le parcours de la production tout court, ou en tout cas, que l’évolution des deux n’est pas indépendante. Non, comme le penserait un matérialisme trop simple, parce que l’économie détermine « en dernière instance » les idées, mais parce que les nouvelles idées surgissent là où se posent les nouveaux problèmes. Or c’est dans des pays comme la Chine, l’Inde ou le Brésil que ces problèmes surgissent déjà, ou surgiront à l’avenir. » (Razmig Keucheyan, Hémisphère gauche. Une cartographie des nouvelles pensées critiques, Paris, Editions La Découverte coll. Zones, 2013, p.10)
[6] A titre d’indication de l’intérêt des médias pour Arendt ces dernières années, quelques publications (romans, théâtre, magasines, matériel audio ou films) dans la liste suivante : Arte, Hannah Arendt – Du devoir de la désobéissance civile, documentaire, produit par la WDR, diffusion Arte TV, 90’, 2016 / Clément, Catherine, Martin et Hannah, roman, Paris, Calmann-Lévy, 1999 / Colonnello, Pio, Martin Heidegger à Hannah Arendt: lettre jamais écrite (trad. de l'italien), 2014, Paris, Editions Mimésis / Magazine Littéraire, Hannah Arendt, penser le monde aujourd’hui, directeur : Bernard Woutz, Magazine Littéraire n°445, septembre 2005 / Onfray, Michel, Contre-histoire de la philosophie n°23, Hannah Arendt et la pensée post-nazie (1), 12 CD audios du cours enregistrés, coédition sonore de Frémeaux & Associés France Culture, Grasset, Université Populaire de Caen, 2014 / Philosophie Magazine, Hannah Arendt, la passion de comprendre, rédacteur en chef : Sven Ortoli, Philosophie Magazine Hors-Série n°28, Paris, Philo Editions, février 2016 / Saduis, Myriam et Battaglia, Valérie, Amor Mundi, conception et mise en scène par Myriam Saduis, une production de Compagnie Défilé, Théâtre 95, Théâtre Océan Nord, présenté au Théâtre Océan Nord, Bruxelles (Schaerbeek), 2015 / Ushpiz, Ada, Vita Activa, The Spirit of Hannah Arendt, film documentaire, réalisation par Ada Ushpiz, 125 minutes, distribution Zeitgeist Films, 2015 / Von Trotta, Margarethe, Hannah Arendt, film de fiction, scénario par Pamela Katz et Margarethe Von Trotta, réalisation par Margarethe Von Trotta, avec Barbara Sukowa (Hannah Arendt) et Axel Milberg (Heinrich Blücher), 109 minutes, distribution Zeitgeist Films, 2012

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